Portrait
Le goût du risque
Une CGA intrépide et son mari sont les artisans de l'essor du vignoble Blasted Church dans la luxuriante vallée de l'Okanagan, en Colombie-Britannique.
TIRÉ DU NUMÉRO : JANV.-FÉVR. 2005 | PAR JOHN SCHREINER
Evelyn Campbell, CGA, se dit que son mari, Chris Campbell, et elle n'auraient probablement jamais acheté le vignoble Blasted Church s'ils avaient eu à s'en remettre à quelqu'un d'autre pour établir leur plan d'affaires. « Après avoir fait le tour de la propriété, raconte-t-elle, nous avons eu l'impression que ce n'était pas une très bonne idée et qu'il faudrait beaucoup de temps avant que cette entreprise rapporte ne serait-ce qu'un peu d'argent. Nous savions tout cela et pourtant nous avons décidé d'aller de l'avant. Un comptable ne prendrait pas le risque de conseiller à un client d'entreprendre un projet comme celui-ci à la limite du raisonnable. »
Comme beaucoup d'autres Canadiens actifs dans l'industrie viticole, les Campbell ont quitté une carrière bien établie parce qu'ils étaient attirés par le style de vie que pouvait leur offrir la viticulture. Citadine de longue date, Evelyn travaille maintenant dans une petite mezzanine encombrée. De ses fenêtres, elle peut apercevoir les vignobles baignés de soleil et les coteaux couverts de sauge du sud de la vallée de l'Okanagan. Sur son bureau s'empilent des rapports financiers et des études de marché qui l'aident à tenir à jour les compétences en comptabilité qu'elle a d'abord utilisées en tant que travailleuse autonome à Vancouver et, plus tard, à titre de contrôleuse d'une société fermée qui produisait des logiciels.
« Je ne pense pas que nous soyons très différents de toutes ces personnes en Colombie-Britannique et en Alberta qui aimeraient faire exactement la même chose que nous », admet Evelyn tout en élevant la voix pour couvrir les rires provenant de la salle de dégustation bien fréquentée de l'établissement. « En fait, beaucoup ne sauraient pas par où commencer. »
L'exploitation d'une propriété viticole a été, comme les Campbell s'y attendaient, une expérience pour le moins éprouvante. En novembre 2002, à peine sept mois après s'être lancés dans la production de vin et alors qu'ils étaient encore dangereusement inexpérimentés, leur premier vinificateur est décédé à la suite d'un accident. « Tout de suite, se rappelle Evelyn, nous nous sommes demandés comment nous allions faire pour poursuivre l'aventure. »
C'est alors qu'ils ont découvert les liens particuliers qui unissent les passionnés du vin. Dans un acte de générosité qui a sans doute sauvé leur entreprise, des vinificateurs d'établissements concurrents sont venus donner un coup de main à Blasted Church pour terminer la cuvée. Avoir survécu à un si dur coup témoigne du ressort que les Campbell ont hérité de leur carrière antérieure, en particulier ladicsipline d'Evelyn en tant que comptable.
La viticulture n'était pas tout à fait un saut dans l'inconnu pour les Campbell. Tous deux ont travaillé à leurs débuts dans des hôtels et des restaurants. Chris a obtenu un diplôme en administration hôtelière au British Columbia Institute of Technology. Après avoir occupé plusieurs emplois dans la restauration, il a travaillé pendant sept ans au Westin Bayshore à Vancouver, gravissant les échelons jusqu'au poste de contrôleur adjoint. Evelyn a obtenu en 1976 un diplôme d'une école d'administration hôtelière autrichienne. À son retour au Canada, elle a travaillé dans des hôtels à Montréal et à Banff avant de se retrouver au Bayshore, où elle a fait la connaissance de Chris.
En 1982, Chris a entrepris une carrière à Pemberton Securities dans l'industrie du courtage en valeurs mobilières. Il a travaillé pour cette société et les sociétés absorbantes pendant la majeure partie des 20 années suivantes, principalement dans des rôles de soutien en comptabilité. Evelyn a quitté l'industrie hôtelière lorsqu'elle a obtenu son titre de CGA, la pratique privée lui procurant la souplesse dont elle avait besoin pour élever leurs deux enfants et poursuivre une carrière enrichissante.
« Nous avons, explique-t-elle, la formation nécessaire pour offrir la gamme complète des services de comptabilité, de la vérification des grandes sociétés à celle des petites entreprises. Une fois le titre en poche, on peut se concentrer sur le domaine de son choix. Dès le départ, j'ai décidé de travailler pour la petite entreprise. Pour les sujets que je ne maîtrisais pas bien, je pouvais compter sur un bon réseau de collègues CGA. Le réseautage me convenait parfaitement étant donné que je ne travaillais pas dans un grand bureau au milieu d'une hiérarchie de patrons et d'associés. » Lorsque ses enfants sont entrés à l'école, Evelyn a déniché un emploi dans une entreprise de logiciels, où elle a travaillé quatre ans comme contrôleuse.
Mais les Campbell rêvaient d'avoir leur propre entreprise et ils ont donc décidé de quitter leur carrière respective. Ils ont passé près de trois ans à explorer méthodiquement l'industrie viticole de la C.-B. et ont examiné au moins sept vignobles qui étaient en vente. Ils ont visité notamment des propriétés bien établies qu'ils ont jugé trop chères et une autre qui était présentée comme une affaire idéale, une propriété aux volets clos entourée de vignes négligées. Puis ils sont tombés sur Prpich Hills, un établissement que Dan Prpich, vigneron de longue date, avait ouvert en 1998. Leur banquier leur a alors dit qu'ils avaient découvert un « diamant brut ».
La propriété comprenait un vignoble de 17 hectares situé sur un plateau offrant un panorama de carte postale sur Skaha Lake à l'ouest. Dan Prpich avait bâti un imposant établissement viticole comptant des caves souterraines et avait la capacité de devenir un producteur de taille moyenne important. La boutique, une belle construction en bois rond, était bâtie sur un monticule, avec vue sur les vignes, le lac et le village de Kaleden de l'autre côté du lac. Lorsque les Campbell ont fait l'acquisition de la propriété, elle produisait environ 1 000 caisses de vin qui, en raison de l'équipement rudimentaire, était de qualité plutôt ordinaire. Mais la propriété n'était pas surévaluée et, comme le banquier l'a mentionné, elle était très prometteuse.
Les compétences de CGA d'Evelyn, complétées par les connaissances du domaine financier de Chris, ont aidé le couple à dresser un plan d'affaires si exhaustif qu'il leur a valu les compliments de la banque. « Ils nous ont dit, se rappelle Chris, qu'ils aimeraient bien que tous les plans d'affaires ressemblent au nôtre. »
« Bien entendu, poursuit Evelyn, nous faisons appel à des professionnels du marketing, de la viticulture et de la vinification. D'autres que nous auraient également dû obtenir de l'aide pour élaborer un plan d'affaires. Beaucoup de gens aimeraient posséder leur propre vignoble, mais ils n'ont pas l'expérience professionnelle ou l'expertise de la comptabilité ou de la planification financière. Nous avons eu de la chance de pouvoir exploiter nos propres compétences et de faire appel à des talents exceptionnels en cours de route pour nous assurer que nous étions sur la bonne voie. »
La discipline financière à Blasted Church est rigoureuse, ce qui n'a rien d'étonnant. « Nous connaissons parfaitement notre structure de coûts », dit Evelyn, qui met à contribution son savoir en comptabilité pour élaborer des prévisions constamment mises à jour des revenus et des dépenses. À l'automne 2003, ces prévisions lui ont donné un premier signal d'un problème financier potentiel. Au cours de leurs premières années comme viticulteurs, les Campbell vendaient une partie de leur vendange à d'autres établissements pendant que les ventes de Blasted Church augmentaient.
L'été exceptionnellement chaud en 2003 a réduit le rendement du vignoble, ce qui était totalement inattendu. Les prévisions d'Evelyn indiquaient que l'entreprise n'aurait pas suffisamment de liquidités pour survivre à l'hiver à moins qu'une partie des raisins destinés à sa propre production soit vendue à d'autres établissements viticoles. Une baisse de la production de vin allait cependant freiner la progression des ventes. Les Campbell ont décidé de vendre une part moins importante de la vendange plutôt que de sacrifier leur propre production et ont évité la disette en accueillant dans l'entreprise un actionnaire minoritaire. « Nous estimions, explique Evelyn, que la meilleure façon de s'en tenir à nos prévisions était de corriger les erreurs et d'aller de l'avant le plus rapidement possible. »
Dans leur carrière précédente, les Campbell ont appris à faire appel aux spécialistes lorsqu'il le fallait. « Je crois que tous les professionnels font un travail utile et que leurs services doivent être utilisés dans la mesure du possible », dit Evelyn. Lorsqu'ils ont acquis la propriété au printemps 2002, les Campbell se sont d'abord butés à un problème de marketing. Le nom de Prpich Hills était totalement inconnu et la propriété isolée avait peu de chances d'attirer les amateurs de vin.
Les Campbell ont retenu les services de Bernie Hadley-Beauregard, un consultant en marketing de Vancouver, pour créer un nouveau nom et une nouvelle étiquette. Après avoir exploré des centaines d'idées, ils ont porté leur choix sur Blasted Church et sur une étiquette dont le style original tranchait nettement avec les étiquettes classiques que tout le monde utilisait alors. La décision d'opter pour des étiquettes non conformistes est venue d'Evelyn. « Cela représente une partie de moi qui n'est pas nécessairement très rationnelle », dit-elle en riant. « Chris et moi formons une bonne équipe. Je suis la plus audacieuse des deux. »
Le nom de Blasted Church fait référence a une histoire intéressante. Une petite église fut démantelée en 1929 pour être déplacée de Fairview, un village minier abandonné, à Okanagan Falls. Les déménageurs placèrent une petite charge de dynamite dans l'église afin de dégager les clous des vieilles poutres. Cette histoire est reflétée dans la plupart des étiquettes Blasted Church (dont un vin blanc populaire appellé Hatfield's Fuse) et a beaucoup contribué à donner à la propriété et aux vins l'image de marque nécessaire à la réussite.
Comme ils étaient des novices, les Campbell ont retenu les services d'un consultant viticole expérimenté et d'un vinificateur chevronné. Le plan d'affaires prévoyait précisément l'embauche d'un vinificateur expérimenté à temps plein. Cela s'est révélé l'un des aspects les plus difficiles de leur plan.
Leur premier vinificateur était le microbiologiste Frank Supernak; originaire de Nanaimo, il comptait 15 ans d'expérience dans la fabrication du vin dans l'Okanagan. Il connut une fin tragique dans une autre propriété viticole lorsqu'il tenta de secourir un confrère (les deux sont morts asphyxiés par l'oxyde de carbone dans une cuve de vin en fermentation).
Pour lui trouver un successeur, les Campbell ont cherché à l'étranger. Willem Grobbelaar, un jeune Sud-Africain talentueux, est arrivé en 2003. Puis, à la surprise des Campbell, le gouvernement canadien a refusé de prolonger son permis de travail. Obligés de recruter une deuxième fois en douze mois, les Campbell ont eu la chance en 2004 de mettre la main sur l'Australien Marcus Ansems. Diplômé de la meilleure école de viticulture en Australie, Marcus Ansems a grandi dans une famille de vignerons; lorsque l'agent de l'immigration lui a demandé s'il avait de l'expérience, il lui a répondu qu'il avait participé à ses premières vendanges à l'âge de cinq ans.
Une fois la question de la vinification réglée, les Campbell ont pu passer à l'étape suivante : exploiter à fond le potentiel de leur « diamant brut » et offrir des vins de qualité générant une marge intéressante. Evelyn estime que les consommateurs sont prêts à payer pour la qualité et le service. Elle conclut en disant que c'est une des leçons qu'elle a apprises dans son programme de CGA.
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L'industrie du vin en Colombie-Britannique
- Nombre d'établissements viticoles détenteurs d'une licence : 105 (y compris 11 établissements de vins de fruits et de miel)
- Étendue totale des vignobles en 2004 : 2 185 hectares
- Deux tiers appartient à des producteurs de vin, tandis que le reste est exploité par des vignerons indépendants.
- Vendanges en 1993 : 8 652 tonnes courtes valant 8,1 millions $
- Vendanges en 2003 : 16 897 tonnes courtes valant 23,5 millions $
- Cépages les plus répandus : Merlot (371,5 ha) et Chardonnay (273 ha)
- Les lettres VQA désignent la Vintners' Quality Alliance et représentent un sceau de qualité pour les vins produits à partir de raisins cultivés en Colombie-Britannique. La plupart des vignobles de la C.-B. y compris Blasted Church, sont membres de la VQA.
- Ventes de vins VQA : 91,9 millions $ pour l'exercice terminé le 31 mars 2004, en hausse de 11 % par rapport à l'année précédente, et comparativement à 15,3 millions $ (31 mars 1994)
- Prix moyen d'une bouteille de 750 ml d'un vin VQA en 2004 : 14,60 $, contre 10 $ dix ans plus tôt
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John Schreiner, qui habite à Vancouver, se consacre à la rédaction sur l'industrie canadienne du vin, après avoir mené une carrière de 40 ans comme rédacteur financier, rédacteur en chef et chef de bureau au Financial Post. Whitecap Publishers vient tout juste de publier le huitième livre de John Schreiner sur le vin, The Wineries of British Columbia, qui décrit 126 vignobles. En mai 2005, Mitchell Beazley Publishers de Londres publiera l'ouvrage de John Schreiner intitulé The Wines of Canada.