International
Comptabilité internationale
L'actualité comptable internationale avec Pierre Barnès, FCGA, de l'Association interaméricaine de comptabilité.
TIRÉ DU NUMÉRO :
MAI-JUIN 2006
Pierre Barnès, FCGA, de Montréal, a récemment été élu président de l'Association interaméricaine de comptabilité (IAA). Membre du Conseil de l'IAA depuis 1994, il en a assumé la
vice-présidence au cours des deux dernières années. L'IAA a été créée en 1949 pour représenter dans leur ensemble les intérêts des professionnels comptables et ceux de ses organismes membres dans
23 pays des Amériques.
Depuis qu'il a accepté la présidence de l'IAA, à la fin de 2005, Pierre Barnès a pris la parole devant de nombreux auditoires étrangers, en s'intéressant plus particulièrement aux questions internationales qui touchent aujourd'hui la profession comptable.
Récemment,
CGA Magazine a voulu approfondir ces questions avec lui.
CGA Magazine :
Quels sont les grands thèmes qui préoccupent aujourd'hui les professionnels comptables, dans le contexte mondial?
Barnès : Les événements se sont bousculés pour la profession au cours des dernières années. Plusieurs tendances à long terme influant sur la profession se sont manifestées. Plus les échanges commerciaux et les investissements
au-delà des frontières se multiplient, plus la fiabilité, la transparence et la comparabilité de l'information financière revêtent de l'importance, à plus forte raison dans un contexte international.
Bien sûr, nous parlons beaucoup de mondialisation aujourd'hui, mais plusieurs autres tendances sont dignes de mention. L'International Federation of Accountants (IFAC) définit quatre principaux facteurs qui ont une incidence sur la
profession : la mondialisation, la régionalisation, la répartition de la richesse et les progrès technologiques.
La mondialisation influe sur la profession comptable à l'échelle internationale, notamment au chapitre de la circulation mondiale des capitaux, à laquelle sont en grande partie attribuables les pressions pour l'harmonisation des normes. Nous sommes tous conscients du pouvoir économique mondial en émergence de la Chine et de l'Inde, par exemple. Ces nouvelles puissances économiques auront une incidence appréciable sur les économies nationales, partout dans le monde.
La mondialisation a des répercussions non seulement sur les grandes sociétés transnationales, mais aussi sur les PME. Les sociétés actuelles, peu importe leur taille, constatent que leurs meilleurs clients, investisseurs, fournisseurs, associés, et même leurs employés les plus prisés, peuvent se trouver à l'extérieur des frontières nationales.
CGA Magazine :
L'IFAC a défini la régionalisation comme un autre facteur clé, dites-vous. Pouvez-vous préciser?
Barnès : La régionalisation contribue également à transformer profondément le monde. Maints pays cherchent aujourd'hui à établir des liens économiques plus solides avec leurs voisins régionaux. La croissance des associations et des regroupements économiques régionaux, des accords de
libre-échange et même des associations professionnelles régionales, comme l'IAA, illustre cette tendance.
La troisième tendance à long terme définie par l'IFAC est la répartition de la richesse. Et le quatrième facteur important est celui des progrès technologiques. Comme nous le savons trop bien, les technologies de l'information influent sur les comptables dans tous les secteurs de la profession. La disponibilité de l'information et la rapidité avec laquelle elle est traitée créent à la fois des défis et des possibilités.
L'effondrement d'Enron et les divers autres scandales qui ont éclaboussé les entreprises continuent d'avoir de sérieuses répercussions. L'ampleur de ces événements a attiré l'attention du public sur la profession comptable et a intensifié les pressions visant à garantir que des normes comptables élevées soient universellement appliquées.
CGA Magazine :
On ne saurait vraiment parler de l'avenir de la profession sans mentionner les retombées d'Enron, n'est-ce pas?
Barnès : Tout à fait vrai. L'une des raisons pour lesquelles l'affaire Enron a eu une résonance aussi forte dans les pays développés est que presque tous leurs habitants sont des investisseurs qui, s'ils ne négocient pas activement des actions, subissent les conséquences des fluctuations des marchés boursiers par l'intermédiaire des fonds communs de placement ou des investissements des caisses de retraite.
Nous l'avons vu : les organismes de réglementation et les législateurs ont réagi rapidement. Aux
États-Unis, la loi
Sarbanes-Oxley a été adoptée pour resserrer la gouvernance d'entreprise et l'obligation de rendre des comptes. Le Public Company Accounting Oversight Board y a été créé pour assurer la surveillance de la profession de vérificateur. Et des mesures analogues ont été prises au Canada et ailleurs.
CGA Magazine :
Je suppose que l'affaire Enron a eu des répercussions fort différentes dans d'autres régions du monde, moins développées. Est-ce le cas?
Barnès : Oui, certes. Même si l'affaire Enron a été importante, elle n'a pas eu le même retentissement auprès du public qu'en Amérique du Nord et en Europe occidentale. Les défis que doivent relever la majorité des habitants des pays en développement sont fort différents. Fondamentalement, les difficultés auxquelles ils font face sont des politiques commerciales restrictives qui limitent leur potentiel de croissance, l'accès aux capitaux, les questions de gouvernance dans les entreprises et les milieux politiques, et le manque de développement des infrastructures de base.
Dans les pays en développement, la profession comptable doit faire face à deux autres problèmes principaux : le choix d'adopter ou non des normes internationales d'information financière et le manque global de ressources professionnelles.
CGA Magazine :
Donnez-nous quelques détails sur l'évolution des normes comptables internationales et la façon dont elles influent sur la profession de nos jours, dans ce contexte mondial.
Barnès : Les normes internationales de comptabilité et de vérification sont considérées comme un moyen d'assurer la fiabilité et la comparabilité des états financiers des différentes régions et instances. On estime qu'elles peuvent contribuer à rétablir la confiance dans l'ensemble de la profession et dans les marchés de capitaux. Mais les besoins et les préoccupations des pays en développement diffèrent de ceux des pays développés à cet égard, tout comme les besoins et les préoccupations des PME sont assez différents de ceux des grandes entreprises transnationales en matière de normes internationales.
Comme vous le savez, au Canada, la discussion relative à l'adoption des normes internationales d'information financière (IFRS) se poursuit depuis des années, comme dans beaucoup d'autres nations développées. Cependant, les pays en développement s'interrogent, quant à eux, sur les coûts et les avantages de l'adoption des normes internationales. Certains estiment que le jeu n'en vaut pas la chandelle.
La traduction et les questions linguistiques soulèvent aussi certaines préoccupations. La traduction des normes IFRS en d'autres langues est un défi de taille qu'il faut se garder de
sous-estimer. Le terme anglais
« material », par exemple, se rattache à une notion comptable clé. Or, dans certaines langues, ce terme peut être rendu de nombreuses façons différentes, chacune ayant ses subtilités très distinctes. L'ampleur des différences culturelles peut également compliquer la traduction des notions comptables essentielles.
Dans la majorité des pays en développement, il existe quelques grandes entités commerciales dont les actions se négocient sur le marché. L'économie repose essentiellement sur les PME. Pourtant, les normes internationales ont été majoritairement élaborées dans la perspective des grandes sociétés. Et dans les pays en développement, la profession est constituée principalement de comptables qui évoluent dans de petits et moyens cabinets (PMC). Pourtant, encore une fois, les normes semblent être mieux adaptées aux grands cabinets comptables transnationaux.
Comme vous le voyez, il y a donc de multiples questions complexes à prendre en considération et maints obstacles à surmonter dans le passage aux normes IFRS dans les pays en développement.
CGA Magazine :
L'IFAC entend-elle se pencher sur les besoins particuliers des PME en ce qui a trait aux normes IFRS?
Barnès : Oui, en effet. Plus tôt cette année, l'IFAC a délégué deux représentants au groupe de travail sur les PME de l'International Accounting Standards Board (IASB), l'organisme responsable de l'élaboration des normes IFRS. Ces représentants sont Leonardo Rodriguez, mon prédécesseur à la présidence de l'IAA, et Dany Girard, l'actuel président du Conseil d'administration de
CGA-Canada. Je sais que ce groupe de travail fera preuve d'un ferme leadership relativement à cet important enjeu, à mesure que nous progresserons dans l'élaboration des normes IFRS. Il s'agit certainement aussi d'une bonne nouvelle pour les économies des pays en développement.
CGA Magazine :
Globalement, lorsque vous envisagez la situation à long terme, êtes-vous en mesure de voir si l'adoption progressive des normes IFRS présentera des avantages pour les pays et les économies en développement?
Barnès : Elle offrira assurément des avantages. Elle posera des difficultés, certes, mais l'adoption des normes IFRS sera, somme toute, une bonne chose. L'un de ces avantages est la comparabilité accrue des états financiers de différents pays. L'adoption des normes IFRS garantira l'uniformité des normes de qualité supérieure partout dans le monde.
Les pays en développement en tireront un autre avantage
notable : ils s'épargneront les dépenses et les problèmes associés à l'élaboration de normes nationales ou régionales,
c'est-à-dire une économie susceptible de se perpétuer dans le temps, au fil de l'évolution de l'environnement et de l'élaboration de nouvelles normes ou de la révision des normes existantes. L'adoption des normes internationales permettra à chacun de ces pays de s'assurer qu'il suit l'évolution et demeure au diapason du reste du monde.
L'adoption des normes internationales pourra également faciliter, pour les pays en développement, l'accès aux ressources internationales (capitaux ou investissements) qu'exige la croissance de leurs milieux professionnel et économique. Il est donc indéniable que les avantages excéderont de beaucoup les obstacles à long terme.
CGA Magazine :
Vous avez évoqué l'insuffisance des ressources professionnelles dont dispose la profession comptable. Quelle en est l'incidence sur les pays en développement?
Barnès : Il s'agit d'un défi de taille. Maintes institutions étrangères en sont à des stades de maturité très différents, de sorte qu'il est possible que leurs programmes de formation et leurs normes d'accréditation ne répondent pas aux exigences internationales. En outre, les organismes de réglementation n'ont pas toutes les ressources et l'expérience nécessaires. Les marchés de capitaux sont également dépourvus de bon nombre de structures et de mécanismes de sécurité que nous tenons désormais pour acquis. Les associations professionnelles ne disposent pas non plus des ressources nécessaires pour assurer la progression de la profession comptable et satisfaire aux attentes du public et de la profession à l'échelle internationale.
Comme vous pouvez l'imaginer, il faut du temps et des ressources pour créer ces structures et ces institutions complexes. Celles des pays développés n'ont pas été établies du jour au lendemain, et celles des pays en développement mettront aussi du temps à atteindre un degré de maturité comparable. Cet enjeu, plus que tout autre, est celui pour lequel les pays en développement doivent pouvoir compter sur la compréhension et le soutien d'organismes comme l'IFAC.
CGA Magazine :
Compte tenu de tous ces grands défis, êtes-vous optimiste quant à l'avenir de la profession à l'échelle mondiale?
Barnès : Malgré tous les défis, je suis très optimiste. Le programme de travail est chargé, mais j'ai pu constater que les organismes internationaux avec lesquels j'ai eu le privilège de collaborer y mettent beaucoup d'efforts, de détermination et de volonté. Dans certains cas, les organismes internationaux comme l'IAA se tournent vers le Canada et ses professionnels pour les soutenir dans leur croissance et leur cheminement vers la maturité. Nous pouvons jouer un rôle déterminant à cet égard, cela ne fait aucun doute.
CGA-Canada est en bonne position pour appuyer ces efforts, et je suis plus qu'heureux de prêter à cette cause mon concours et celui de mon titre de CGA.
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