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TIRÉ DU NUMÉRO : JUILL.-AOÛT 2009 | PAR ILONA KAUREMSZKY
UN crack en informatique transforme le garage de ses parents en bureau et réussit à fonder une entreprise viable. Il trouve des investisseurs passifs, engage des employés et étend ses activités en se fondant sur des scénarios hypothétiques. Mais ce chef d’entreprise inexpérimenté déteste les bilans et ne sait pas ce qu’est un budget. Les créanciers l’appellent. Le prêt bancaire n’est pas approuvé. Le jeune homme fait appel à un évaluateur d’entreprise, mais n’est-il pas trop tard?
La présidente-directrice générale de l’Institut canadien des experts en évaluation d’entreprises (ICEEE), Jeannine Brooks, FCGA, explique que, trop souvent, les sociétés en difficulté financière ne se rendent pas compte de leur situation : « Elles pensent qu’elles sont viables; quand un évaluateur examine leur bilan, elles réalisent qu’elles n’ont pas de capitaux propres. »
Le Bureau du surintendant des faillites Canada a déclaré récemment qu’il y avait eu 14 244 cas d’insolvabilité en mars 2009, soit 51 % de plus qu’en mars 2008. Par contre, selon la Banque du Canada, le taux des faillites d’entreprise au premier trimestre cette année est de 14 % inférieur à celui de la même période en 2008, ce qui est un peu surprenant.
Un associé, services-conseils financiers, Services de redressement d’entreprises à BDO Dunwoody,Vince Siciliano, CIRP, CMC, CGA, souligne deux facteurs dans la situation économique actuelle : « Les entreprises sont plus mûres aujourd’hui que pendant la récession des années 1980, où il y a eu plus de mises sous séquestre et de liquidations. On examine de plus près la possibilité d’une restructuration. Notre secteur a évolué avec le temps. Les prêteurs, comme les débiteurs et leurs avocats, essaient d’éviter la liquidation. »
Moins d’entreprises déclarent faillite, et on parle beaucoup maintenant de « restructuration », une solution qui offre un avenir à l’entreprise. « Les sociétés qui subissent des pressions financières réalisent qu’elles doivent “mincir”, voire réduire leurs effectifs, explique M. Siciliano; bien souvent, elles reviennent à leurs services de base pour survivre. »
Moins funeste qu’elle ne paraît, la protection offerte par la loi sur les faillites permet à l’entreprise de gagner un temps précieux, selon Mme Brooks. Les créanciers doivent attendre.
Pour les entreprises obligées de liquider, quel est le rôle de l’évaluateur d’entreprise? De nombreux experts du domaine considèrent l’évaluation des sociétés en difficulté comme une tâche ardue. Le rôle de l’expert en évaluation d’entreprise (EEE) est très spécialisé. Une associée à Meyers Norris Penny LLP, en Colombie‑Britannique, Marsha Stanley, EEE, CGA, en parle ainsi : « Souvent, c’est l’actionnaire ou la banque qui demande qu’on engage un consultant en restructuration. En général, l’entreprise a commencé à ressentir les effets d’une conjoncture difficile ou éprouve des problèmes depuis un certain temps, et le propriétaire veut s’en débarrasser. Bien sûr, les difficultés réduisent la valeur de la société. »
Le rôle de Mme Stanley consiste à détecter les signaux avant-coureurs et à conseiller au client de faire appel à un spécialiste en restructuration – souvent un syndic de faillite – pour éviter d’avoir recours à la protection de la loi sur les faillites.
Les évaluateurs doivent aussi avoir accès aux livres comptables des entreprises en difficulté financière. « Je dois prendre connaissance de leurs chiffres et de leurs actifs pour savoir comment procéder », explique Tom McCallum, FCGA, de Whitby en Ontario.
L’ancien évaluateur en chef à Revenu Canada et membre fondateur de l’ICEEE, Al Jones, FEEE, FCGA, maintenant à la retraite, décrit les méthodes qu’utilisaient les évaluateurs pour déterminer si une entreprise devait demander la protection de la loi sur les faillites. « Il fallait faire des projections du bénéfice ou de la perte et communiquer au propriétaire la plus favorable et la moins favorable. L’évaluateur devait décrire ce qui se passerait si la tendance continuait à se détériorer et, selon les résultats des projections, recommander que l’entreprise ait recours à la protection de la loi ou non. »
Dans le contexte économique actuel, on fait davantage appel aux évaluateurs d’entreprises. À la Banque de Montréal, le directeur principal et chef du groupe de finance d’entreprise, Mark Shoniker, EEE, CGA, explique que son rôle consiste fréquemment à évaluer la nature réelle des flux de trésorerie prévus et à décider s’ils suffiront pour que l’entreprise continue à rembourser ses créanciers à temps. « C’est essentiel, affirme-t-il. Souvent, même si les flux de trésorerie sont encore positifs, la structure du bilan n’est plus réaliste, en raison d’un programme d’acquisitions trop ambitieux, par exemple. » Quand les niveaux d’endettement sont trop élevés, le renouvellement des prêts pose problème à cause du manque de liquidité des capitaux sur le marché, ce qui oblige à recourir aux tribunaux. « Les évaluations servent aussi à expliquer aux investisseurs éventuels quel sera le résultat de leur apport financier. Ils fournissent du capital en escomptant une amélioration de la rentabilité de l’entreprise, mais ils veulent quand même bien comprendre les risques. »
Les défis que pose l’évaluation des entreprises en difficulté financière se multiplient. Le président du cabinet de syndics Wolrige Mahon Limited, Mike Cheevers, EEE, estime que le plus grand problème de ces entreprises dans le marché d’aujourd’hui est le manque de facilités de crédit : « Le crédit se fait très rare, même quand il y a des actifs pour garantir la dette. »
Selon M. Shoniker, voici les points dont les EEE doivent tenir compte :
- L’exactitude des données : Avez-vous toute l’information sur la gravité du problème ou y a-t-il d’autres problèmes qui couvent et dont on ne vous a pas parlé?
- Le pire est-il passé? : Jugez-vous de façon réaliste la vitesse de la baisse?
- La visibilité des flux de trésorerie : Il est très difficile dans les marchés baissiers de déterminer la résilience des rentrées de fonds. À quel point seront-elles touchées par une éventuelle récession ou l’atonie possible du marché dans son ensemble?
Hugh G. Livingstone, EEE, CGA, de Vancouver, donne d’autres conseils : « Plusieurs approches d’évaluation, précise-t-il, sont fondées sur l’hypothèse de la continuité de l’exploitation. Si cette hypothèse n’est pas fondée, il est possible qu’une approche de liquidation soit plus appropriée. Même pour les entreprises pérennes, l’évaluation des actifs est maintenant une considération importante. Pour certaines sociétés, la reconduction d’une dette fait partie des activités courantes. Pour une entreprise fortement endettée, un financement de remplacement peut ne pas être disponible ou être offert à un taux inintéressant. Il est aussi beaucoup plus difficile de réunir des capitaux propres pour financer l’exploitation. Les entreprises en croissance qui ont besoin d’une injection de capitaux de temps à autre découvrent que cela est de plus en plus difficile à réaliser. »
Mme Stanley estime que l’un des plus grands défis est le cas où le propriétaire surestime la valeur de son entreprise, car il se fonde sur sa valeur passée, quand les difficultés actuelles (perte de contrats, chiffre d’affaires à la baisse, etc.) n’existaient pas. Par exemple, si une entreprise était évaluée à 2 M$ il y a un an, il est difficile d’accepter qu’elle vaut maintenant 0,5 à 1 M$ de moins. « Les méthodes d’évaluation déterminent la valeur à un moment précis et sont fondées sur les attentes de rendement futur. On constate souvent d’importants changements de valeur sur une période de six mois ou un an si les principaux facteurs ont varié. »
Les différentes méthodes d’évaluation permettant de déterminer la juste valeur de marché des sociétés fermées ont leurs points forts et leurs points faibles. D’après Mme Brooks, le point positif est que les EEE ont plusieurs méthodes à leur disposition. « Ils suivent six cours sur les méthodes et savent ce qu’ils ont à faire. Et il y des normes. Mais il ne s’agit pas d’une science exacte. »
Mme Stanley ajoute ceci sur l’évaluation : « L’évaluation est un art et non une science. Le rôle de l’évaluateur est de déterminer la juste valeur de marché, qui est définie comme le prix le plus élevé qui serait offert dans un marché libre et sans restriction. »
Elle considère que le premier défi de l’évaluateur réside dans le fait qu’il prépare une évaluation théorique, et que la valeur déterminée peut être très différente du prix d’une transaction réelle. « La deuxième difficulté, c’est que la valeur est fondée sur l’estimation des activités et des flux de trésorerie futurs. Pour estimer les activités futures, les évaluateurs utilisent soit des résultats antérieurs soit des projections financières préparées par le client. »
Comme en toute chose, le risque est toujours présent, surtout quand intervient la notion de survaleur. « La survaleur, explique M. Shoniker, est la capacité de l’entreprise à générer un rendement de l’actif supérieur à la moyenne. Si les résultats se détériorent, il est évident que cette valeur est compromise. La difficulté est de déterminer jusqu’à quel point, surtout pour une société fermée. On utilise des références provenant des sociétés cotées, des ratios récents pour les flux de trésorerie, les facteurs d’origine qui ont justifié la survaleur et la mesure dans laquelle ils ont changé. Cependant, il y a une part de conjectures. »
« On risque de se tromper quand on évalue la survaleur, souligne M. Jones. Le risque le plus important concerne la proportion de la survaleur et les conséquences sur la valeur des actifs au bilan. C’est une chose d’acquérir une autre entreprise et d’acheter par le fait même une certaine quantité de survaleur. C’en est une autre de se fier à une survaleur résultant d’une évaluation qui risque d’être exagérée. »
M. Livingstone décrit l’importance de la notion de survaleur. « Les vérificateurs peuvent demander une évaluation indépendante de la survaleur et des tests de dépréciation. De nombreuses entreprises n’ont pas la capacité technique pour évaluer la survaleur de cette façon. Même parmi les EEE, l’évaluation de la survaleur est devenue une spécialité. Si la survaleur constitue un actif important par rapport aux autres actifs dans les états financiers, il est essentiel que la direction discute le plus tôt possible, avec un professionnel compétent, du risque de la baisse de survaleur. »
En conclusion, quel est le contexte actuel de l’évaluation? Tout le monde ne s’entend pas là‑dessus.
M. Shoniker explique que les évaluations continuent de diminuer pour les sociétés fermées. « Elles ne sont pas au même niveau que les sociétés ouvertes à cause des inefficiences du marché et des attentes des propriétaires. Il n’y a rien qui démontre une augmentation chez les sociétés fermées pour le moment. »
Actuellement, les ventes d’entreprises reflètent des multiplicateurs du BAIIA (bénéfice avant intérêt, impôts et amortissements) moins élevés qu’il y a quelques années. « Il y a moins de financement disponible, constate M. Livingstone. Auparavant, le financement abondant et bon marché encourageait la hausse des prix des transactions, un peu comme dans l’immobilier. »
De plus en plus d’entreprises se préoccupent du fait qu’en raison du climat économique actuel, il est plus difficile que jamais de déterminer les résultats d’exploitation futurs. Mme Stanley fait une mise en garde : « Les évaluations préparées de façon théorique risquent de donner des résultats très différents des prix négociés sur le marché libre. »
D’autres évaluateurs sont plus optimistes. M. McCallum remarque que la récession actuelle touche tous les secteurs d’activité et que de nombreuses sociétés décident de se restructurer plutôt que d’affronter la liquidation. « J’ai eu récemment des clients, explique-t-il, qui n’ont pas fait faillite. Ils sont insolvables et ont donc droit à la protection de la loi sur les faillites, ce qui leur donne du temps pour se réorganiser, c’est-à-dire rationaliser. »
« Je crois que le contexte actuel de l’évaluation est très bon, conclut M. Jones. Grâce à des organisations comme l’Institut canadien des experts en évaluation d’entreprises et l’American Society of Appraisers et à leurs programmes de formation, l’expertise en évaluation s’est beaucoup développée depuis, par exemple, que l’impôt sur les gains en capital a été instauré en 1971. Les évaluateurs d’entreprise ont acquis de l’expérience. De plus, grâce à la jurisprudence en matière d’évaluation, notre profession saisit mieux les attentes du système juridique. »
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